


Prologue
Après ce mois à Hangzhou en 2002, il y avait eu un mois en Egypte en 2003, et un autre en 2004, pour mes recherches, quelques séjours en famille dans les Landes, et des déplacements ponctuels à Montpellier ou à Bruxelles pour le travail, plus un colloque à Nice en octobre 2004. Mais je n'avais pas eu d'autres voyages de pure vacance et découverte. Il faut dire aussi que mes finances n'ont jamais été très florissantes, encore moins depuis que j'ai quitté l'administration et que je me suis mis à mon compte.
Mon ex âme soeur m'avait reproché qu'avec moi, elle avait moins voyagé que la moindre de ses copines, mes ex collègues partaient en Indonésie ou au Brésil brûler leurs RTT, mon ex assistante se faisait offrir un voyage au Maroc par le comité d'entreprise de son copain... Je n'en souffrais pas beaucoup, n'ayant pas un tempérament porté vers la consommation touristique, mais j'avoue que parfois, j'aurais aimé pouvoir aller découvrir de nouvelles villes et de nouveaux paysages.
Jeudi 29 septembre, en fin de matinée, je reçus un appel de Hsiao Wen, une amie taiwanaise mariée à Thierry, un copain d'origine chinoise d'Outre-Mer que je connais depuis déjà bien des années. Dans notre petite bande d'amis sinophones ou sinophiles, qui a connu quelques divorces et autres vicissitudes, Hsiao Wen fait figure de roc maternel, solide et généreuse, réconfortant les petits canards blessés et réunissant tout le monde autour de somptueux repas. Depuis que je me suis fait plaqué, il y a plus d'un an, elle prend particulièrement soin de moi, et cela fait chaud au coeur.
Hsiao Wen m'expliqua qu'elle avait organisé un voyage en Italie avec son oncle et sa soeur, qui devaient faire un court séjour en Europe. Mais son oncle avait dû se désister pour s'occuper de sa mère malade, et elle se retrouvait avec une place en trop pour les trains et les hôtels, qui ne pouvait être remboursée. Son mari ne pouvait pas quitter son travail, ses copines n'étaient pas libres, donc elle avait pensé à moi.
Je venais de travailler intensément pour proposer un projet d'intranet à une grande entreprise, mais la tension était retombée d'un coup. J'étais libre. Je réfléchis quelques heures pour la forme, mais j'avais déjà décidé que j'accepterai cette belle opportunité. Cela arrangeait aussi Thierry, un peu inquiet que sa femme et sa belle-soeur voyagent seules.
Premier jour à Venise
Voilà comment je me suis retrouvé dans un train filant vers la ville natale de Marco Polo au soir du 4 octobre 2005. Mais vers 3h30 du matin, un policier vint arrêter Hsiao Wen : elle n'avait sur elle que sa carte de séjour longue durée, ignorant que le passeport était aussi requis. Je dis : "Puisque c'est comme cela, nous serons trois à descendre!" Mais Hsiao Wen, courageusement, me demanda de rester à bord avec sa soeur et de continuer le voyage sans elle. Elle me donna en hâte les billets de trains et les réservations d'hôtels, et descendit dans la nuit suisse.
J'étais seul avec sa soeur A-Lou, une taiwanaise de 28 ans, ne parlant pas français, et très peu anglais. Et je devenais le guide, bien que n'ayant jamais encore été en Italie (exception faite d'un colloque à Reggio Calabria), alors que Hsiao Wen connaissait Venise et Rome. Je fus donc content d'avoir pensé à apporter quelques livres et plans.
Vers 9h, le train pénétra dans la lagune de Venise. Je connaissais le nom de l'hôtel, San Maurizio, et Hsiao Wen m'avait dit qu'il n'était pas loin de la place San Marco, mais l'adresse n'était pas notée sur la réservation. Je rassemblais mes petites connaissances en italien pour demander un billet pour le vaporetto, à la sortie de la gare Sainte Lucie. Mes souvenirs en histoire de l'art me firent reconnaître le palais des Doges et la tour de l'Horloge, alors que le bateau amorçait son approche vers la célèbre place.
Je fus un moment consterné par la masse de touristes qui s'y agglutinait, mais je m'occupai à trouver l'hôtel. Un gondolier, puis un commerçant, m'indiquèrent le chemin. On téléphona à Hsiao Wen. Elle se trouvait toujours en Suisse, mais nous dit de ne pas nous inquiéter. "Elle va essayer de nous rejoindre à Rome quand ses problèmes seront réglés", me dit A-Lou. "Ta soeur est un peu ma soeur aussi, et je la connais bien, je pense qu'elle dit ça pour nous rassurer, mais qu'elle ne viendra pas, cela sera trop cher de reprendre un billet, et pour deux jours ça ne vaut pas le coût", lui répondis-je. Mon opinion amusa A-Lou. La glace était brisée, et A-Lou s'employait à imiter mon accent pour parler en chinois. Elle le faisait assez sérieusement, et je cru quelques secondes que c'était son propre accent taiwanais, avant de m'apercevoir qu'elle se moquait gentillement mais consciencieusement de moi.
A-Lou regardait avec attention les boutiques de mode et de bijoux, et je me demandai un instant si nous ne risquions pas de passer le séjour à faire les magasins. Mais elle se révéla vite une partenaire de voyage idéale, marchant sans se plaindre, sensible à la beauté et à l'insolite, et aimant comme moi les petits coins délaissés.
Nous nous redirigeâmes vers la place Saint Marc. Je regardai avec tristesse la foule des touristes. J'aurai aimé visité le palais des Doges. Et l'une de mes amies, Chou Tan-ying, m'avait prié d'entrer dans la cathédrale et lui raconter ce qu'il y avait à l'intérieur, car elle l'avait manqué lors de son dernier voyage. Néanmoins les queues étaient trop longues. Non seulement je n'avais pas envie de passer trop de temps à attendre, mais l'affluence ternissait aussi la beauté des choses.
Dans les rues alentours, ce n'était que magasins présentant tous les mêmes souvenirs avec masques et verreries à profusion, et restaurants aux menus "turistico" à 15-16 euros (sans compter service ET couverts, mais cela le touriste ne le découvrait que plus tard). Nous mangeâmes dans un troquet cher et quelconque, puis nous nous résolumes à aller voir ailleurs. De ponts en ruelles, nous nous éloignâmes de ce centre sans âme.
Sortie du troupeau
Imperceptiblement, le flot humain diminuait. Nous prenions de plus en plus de plaisir à regarder les arches et les murs. A-Lou me singeait en s'écriant comme moi "c'est joli!", et je lui rendait la pareille en taiwanais "mei dai le!". Nous nous sommes retrouvé dans des quartiers absolument déserts comme les photos en témoignent.
Souvent, A-Lou me faisait un simple signe imitant un appareil photo quand elle voulait que je prenne un cliché. Elle avait encore le réflexe typiquement asiatique de vouloir être prise devant des endroits qu'elle trouvait jolis. Je lui dis qu'une photo ne devait avoir qu'un sujet principal pour être belle, et que je ferais principallement portraits et paysages. Mon opinion l'amusa une fois de plus, et elle se laissa apprivoiser.
A-Lou avait la manie de vouloir prendre toutes les fontaines en photos, pour une raison que je n'ai pas cherché à comprendre. Celles de Venise ne sont pas toujours belles, souvent taggées. Mais elles sont toutes différentes, et ce petit jeu agrémentait notre promenade.
Une des premières impressions que nous donna l'Italie, comparée à la France, est la vétusté. Les bâtiments et les routes y sont bien moins entretenus. Cela étonne d'autant dans une ville aussi historique, connue et touristique que Venise. Presque partout, le crépis des palais tombe, les peintures des façades se fanent. Cela apporte une touche de mélancolie, qui suivant l'humeur peut se transformer en romantisme stendhalien.
La vraie richesse se trouve dans tout ce luxe de détails inutiles, des décorations des fenêtres aux huis des portes et aux sonnettes d'entrée. Parfois, un bas-relief ou une tête en ronde bosse vient incongrument et délicieusement se poser sur un mur ou une corniche.
L'eau des canaux est verte et trouble, plutôt menaçante. Mais elle sert à être traversée. Le piéton doit parfois se fourvoir dans des culs de sacs, revenir sur ses pas... J'aurais bien aimé savoir ce que cela donnait les jours de tempête.
A chaque coin de rue, une statuette de Marie ou un ex-voto, souvent accompagné d'un tronc pour les dons témoigne de l'importance de la superstition (d'autres diront piété) dans la vie quotidienne. Il en est de même pour les églises : on en trouve vraiment partout, belles, richement décorées pour la plupart. Je risquai cette explication pour A-Lou : les Vénitiens s'étaient considérablement enrichis par leur impérialisme économique, et ils s'achetaient une bonne conscience en dépensant une partie de leurs prises dans de somptueuses fondations religieuses.
Nous parcourûmes toute la partie nord est de la ville, quasiment déserte, avant de revenir vers des lieux plus fréquentés et trouver le pont Rialto. Devant les magasins de mode, des Africains francophones, qui me semblèrent Ivoiriens, vendaient de faux Vuittons et autres pitoyables horreurs à destination des fashion victims. Je compris pourquoi la ville était pleine d'affiches multilingues exhortant les touristes à ne pas engraisser les mafias en achetant des contrefaçons. Mais je ne compris pas à quoi servaient les groupes de policiers qu'on apercevait tantôt. Si c'était uniquement pour la décoration, leurs uniformes ne me paraissaient pas assez seyants. Quand je pense qu'on avait arrêté la brave et honnête Hsiao Wen...
De retour à l'hôtel après un ciocolatto con penna, nous étions un peu las. A-Lou voulut dormir, et je me reposais aussi. Vers 8h, je la réveillai pour sortir manger. Elle me répondit qu'elle n'avait pas faim et qu'elle était fatiguée (sa soeur me confiera plus tard qu'elle avait ses règles). Je pensais qu'elle déprimait un peu, contre-choc du décalage horaire (elle était arrivée de Taiwan deux jours avant) et de tous ces changements soudains. Je la laissai encore dormir une demi-heure, hésitant sur la conduite à tenir. Puis, je me résolus à être un peu rustre. "A-Lou, tu n'as pas le choix... c'est la première fois de ta vie que tu es à Venise... tu ne peux pas rester dans ton lit ce soir! On va descendre manger, et on se promènera quelque peu pour goûter à la nuit vénitienne", lui fis-je, l'air grave.
"Bon..." A-Lou se résigna facilement. Nous dînâmes de pâtes quelconques dans un restaurant à côté de l'hôtel. Puis nous nous enfonçâmes dans les ruelles et traversâmes le pont de l'Académie. J'avais dit à A-Lou qu'on ne marcherait qu'une petite demi-heure. Finalement, on passa plus de deux heures à errer. Je n'avais pas emporté de plan, et nous fûmes bien vite perdus. On ne croisait pratiquement personne, et rares étaient les fenêtres éclairées. Nous avions l'impression d'être dans une ville morte, un décor de théâtre abandonné. Les lampadaires jettaient sur les canaux leur reflet jaunâtre. C'était très particulier, et A-Lou ne semblait plus fatiguée.
Rentrés, je me mis rapidement sous les draps. Une heure plus tard, je me réveillai, constatant qu'A-Lou avait oublié d'éteindre sa lumière. Je me levai sans bruit pour actionner l'interrupteur. En revenant vers mon lit, je heurtai légérement la valise. A-Lou se dressa aussitôt : "Que se passe t-il?" cria t-elle d'une voix endormie et inquiète. "J'ai juste été éteindre la lumière" fis-je d'un ton rassurant. Cela me fit penser à ce que m'avait dit mon amie Chen Tsui-fei sur les Taiwanais : "Les Taiwanais sont inquiets, c'est dans leur nature... peur de l'invasion de la Chine, peur des petits devant les grands...". Tsui-fei avait écrit un guide de Paris en chinois, qui a aujourd'hui beaucoup de succès à Taiwan. Sa motivation principale, m'avait-elle dit, avait été de rassurer ses compatriotes en voyage en leur fournissant des plans et des indications très claires.
Deuxième jour : de Venise à Rome
Le lendemain, le train vers Rome partait en fin de matinée. Mais je voulais avant trouver l'adresse de l'hôtel de destination. Ce fut assez laborieux. Le centre de réservation American Express ne voulait pas me la communiquer, parce que je n'étais pas client. Je n'arrivais pas à recharger le crédit de mon téléphone mobile Bouygues (mais mes tentatives infructueuses me laissèrent une ardoise de 12 euros...), ni à téléphoner avec ma carte de crédit. Je réussis enfin à acheter une carte d'appel et à téléphoner à mon père en France pour lui demander de chercher l'adresse de l'hôtel Continentale sur Internet.
Puis nous décidâmes de gagner la gare à pied, en traversant la partie sud ouest et centre ouest de la ville, que nous n'avions pas encore visitée. Chargé de mon sac à dos et traînant la petite valise à roulettes des deux soeurs Chang, je guidai A-Lou parmis les ponts et les quais, m'arrêtant toutes les cinq minutes pour vérifier sur le plan que nous étions dans la bonne direction. En chemin, nous trouvâmes une jolie petite librairie, et A-Lou en profita pour acheter un livre de photographies sur le fameux carnaval de la Sérénissime.
Nous arrivâmes à la gare avec une demi heure d'avance, juste à temps pour prendre le train... en fait, l'horaire de départ correspondait à la gare de Mestre, à l'entrée de la lagune, et non à la station Sainte Lucie.
Le trajet fut assez plaisant, traversant les Appenins. En fin d'après midi, nous arrivâmes à la capitale. La gare Termini n'est ni très belle ni très bien agencée. Mais on y trouva une bonne librairie, et j'y achetai un plan de Rome pour trouver l'hôtel, via Palestro. Il se révéla à cinq minutes à pied.
Nous en ressortîmes bientôt. Les rues étaient peu animées, mais je les trouvai belles. J'achetai des glaces, car je connaissais leur réputation en Italie. A-Lou choisit le parfum fraise, et moi citron. Je ne fus pas déçu. Sur la rue Cavour, l'envie me pris de gravir des escaliers un peu raides qui passaient sous une arche. Soudain, nous fûmes devant le bâtiment néo-classique d'une université scientifique. Et en bas de la colline s'éclairait la masse ronde du Colisée.
Nous en fîmes le tour, admirâmes l'arc de Constantin, et remontâmes la via Sacra. Un joli chat tigré vint à ma rencontre. Je le caressai en lui parlant doucement. Il nous suivit quelque peu, avant de se faire adopter par d'autres passants. Le charme de Rome nous envoûtait doucement, alors qu'une pluie fine embrassait la nuit.
Avant de retourner à l'hôtel, nous dinâmes dans un restaurant au bas de la rue Cavour. Je commandai une escalope a la saltimboca, car j'avais lu que c'était une des spécialités de Rome. A-Lou dégusta des spaghetti a la carbonara. Ce fut un peu cher et pas exceptionnel, mais de meilleure tenue qu'à Venise.