


Premier matin à Rome
Vers 8h30, nous sortîmes de l’hôtel. J’avais vaguement pour plan de voir trois ou quatre collines de Rome, en commençant par le Quirinale. Le ciel était grisâtre. En descendant la via XX settembre, nous commencions lentement à prendre la mesure de Rome. Partout, des églises, des fontaines, des religieux.
Nous entrâmes par hasard dans l’église Sainte Suzanne, sur la piazza San Bernardo. Ses murs intérieurs sont entièrement décorés de fresques. A-Lou voulut que je la prenne en photo en train de faire semblant de prier. Peut-être voulait-elle se fondre dans le décor, s’approprier un peu le lieu, par le jeu de l’identité. Dans une salle latérale étaient présentés des vestiges antiques de l’ancienne église, et une religieuse vendait des médailles. A-Lou voulut en acheter une en souvenir exotique. La bonne-sœur refusa l’argent et lui en offrit une. Lui montrant les deux faces, elle lui fit : « Jesus… San Bernardo ». C’est peut-être parce qu’elle l’avait vu prier quelques minutes auparavant. A-Lou en fut toute fière. « Ca va faire peur à ma mère », rigola t-elle.
De croix en soutanes et ex-votos, je vins à penser que Rome était une ville à la religion omniprésente. Finalement, le Caire, la ville aux milles mosquées, me semblait moins musulmane que Rome catholique, si l’on oubliait les hauts parleurs nasillards criant les cinq prières quotidiennes dans la capitale arabe et la torpeur religieuse des vendredis.
Nous traversâmes la charmante place des quatre fontaines, et nous arrivâmes devant le palais présidentiel, alors qu’un convoi officiel s’apprêtait à y pénétrer. Au centre de la place du Quirinale, nous étions au sommet de la colline ; je l'avais imaginé un peu plus haute.
Une pluie fine avait commencé à tomber. En descendant naturellement la pente qui se dessinait devant nous, nous fûmes soudain face à une place pleine de touristes, où trônait un somptueux monument de sculptures et jeux d’eau. Je compris après que c’était la fameuse fontaine de Trevi.
Peu après, A-Lou eu la joie de pouvoir regarder les vitrines des magasins de mode de la via del Corso. Nous entrâmes chez Habana. Elle continuait à parler de sa sœur, A-Poun (Hsiao-wen). « A-Poun adore ce type de veste ! » « Et toi ? », lui fis-je. Elle sourit. Sa sœur, aînée et vivant en France, était sa référence en matière de goût, sachant quoi et comment acheter. Je fis plusieurs clichés d'A-Lou dans ce magasin, comme un petit reportage sur le shopping, ce mystère féminin. Des employées vinrent signifier qu'il était interdit de photographier, mais seule A-Lou l'entendit.
Puis nous fûmes devant le mémorial Victor Emmanuel II, patriotique hymne de pierre, dont la blancheur et les plantons martiaux me firent penser au mémorial Tchang Kai-shek à Taipeh. Mais les policiers qui le gardent ne sont pas très aimables. Il est interdit de s'asseoir sur les marches, même quelques instants. A croire que les pieds sont plus nobles que les fesses. La symbolique primaire du lieu n’est pas inintéressante, et se laisse facilement expliquer, focalisée sur l'unification, le culte de la force et les références antiques. Les points de vue de ses terrasses sont jolis. Mais sa cafétéria est hors de prix (5 euros pour un chocolat). Nous nous y reposâmes quelque temps, espérant en vain que cesse la petite pluie qui avait commencé à tomber.
Rome antique sous la pluie
Il était à peu près 13h30. Nous longeâmes les ruines du teatro Marcello. Je voulais aller voir le Circus Maximus. Mais avant, sur une petite place où se mêlaient des éléments antiques, médiévaux et mussoliniens, nous nous rendîmes compte que nous étions à côté du Tibre, et nous traversâmes la moitié du pont Palatino pour admirer le fleuve. Tout proche, un pont à demi détruit avait jeté ses pierres dans les eaux.
Le grand ovale vert du Circus Maximus resplendissait sous le crachin gris, avec en arrière plan les ruines du Palatin. Nous montâmes sur l’Aventin, la colline qui servait de refuge aux tribuns de la plèbe, et enfin prîmes un snack sur la terrasse d'un petit bistrot.
Désirant visiter un grand monument antique, j’avais choisi les thermes de Caracalla. Ses étranges vestiges donnaient encore plus de verticalité à la pluie qui tombait maintenant drue. Nous nous arrêtâmes une vingtaine de minutes à prendre des photos sous un arbre, dans le vain espoir que le temps se calmerait. Puis résignés à être trempés, nous parcourûmes les restes de l’établissement de bains. Ses hautes ruines de briques rouges ont une silhouette unique. Les étages sont détruits, et les escaliers et les fenêtres donnent sur le vide. Les mosaïques, préservées ici et là, sont jolies. En sortant, A-Lou aperçut sur le sol un grand lombric qu'elle voulut que je photographie.
A 16h30 nous marchions sur la via Appia, cette stratégique route antique qui reliait Rome au sud de l’Italie. Etroite, sans trottoir, bordée par des murs cachant des jardins ou des maisons comme la villa Cicéron, elle n’est aujourd’hui parcourue que par quelques voitures. Elle entre à Rome par la porte San Sebastiano, sous laquelle nous soufflâmes un peu. J’étais un peu ému de contempler ainsi cette porte hors d’âge. On s’imagine difficilement être dans une capitale moderne et internationale.
Il était trop tard pour aller voir les catacombes, et nous décidâmes de rentrer en métro. Pour gagner la prochaine station, il fallait faire tout un chemin en longeant la muraille de la ville. La pluie s’était mise à redoubler, et c’est complètement trempés que nous arrivâmes en vue de la pyramide de Cestius. Nous avions marché le plus vite possible, et A-Lou m’avait surnommé « l’armée rouge », s’amusant à se nommer elle-même « la vagabonde ».
Commerce et religion
Dans la rame de métro, j’avais l’impression de dégouliner, et nous devions présenter un aspect assez misérable. Mais A-Lou restait très en forme, fermement décidée à aller faire des courses dans des magasins de mode avant de rentrer à l’hôtel.
Dans le quartier commerçant autour de la station Spagna, toutes les marques s’affichaient, et les touristes chinois ne manquaient pas. Après avoir regardé plusieurs devantures, avoir fait halte dans quelques magasins de chaussures et de gadgets, A-Lou remarqua une veste de cuir à 99 euros. « Comment ça, tu veux une veste en cuir de vache alors que tu ne manges pas de viande bovine pour des raisons religieuses ? Bon, à partir d’aujourd’hui, si tu achètes cette veste, il n’y a plus de raison que tu ne manges pas de bœuf », la taquinai-je. Elle ria : « C’est incroyable, tu as vraiment l’esprit asiatique, tu fais les mêmes plaisanteries que chez nous ! » Tous les modèles étaient uniques, et je l’aidai à choisir celui qui lui allait le mieux.
A-Lou confia plus tard qu’elle n’aurait pas détesté continuer à visiter des magasins, mais qu’elle avait eu pitié de moi. Je fus en effet ravi de retourner à l’hôtel prendre une douche et me changer. Le soir, nous ne ressortîmes pas, mangeant les nouilles instantanées qu’avaient apportées les sœurs Chang.
Le programme de la deuxième matinée à Rome était le Vatican. Il fut difficile de se lever très tôt, et pourtant, c’était ce que nous aurions dû faire. Aux abords du mini Etat vers 10h30, il y avait déjà deux longues queues, l’une pour la basilique Saint Pierre, l’autre pour le musée du Vatican. Cela me donna envie de renoncer, mais A-Lou insista pour que nous essayions quand même. Elle acheta un petit parapluie jaune, et nous entrâmes place Saint Pierre. La file d’attente en faisait tout le tour. A côté, deux chevaux attelés patientaient sous la pluie. Ce n’est qu’une heure plus tard que nous pénétrâmes dans la basilique, parmi une foule compacte.
Presque entièrement chargé d’or, de marbre blanc et d’étoffes pourpres, parcouru par la masse bruissante, le bâtiment ne m’inspira aucune sympathie. Toute la richesse et le luxe du pontifex maximus de la chrétienté romaine s’y étale avec une ostentation et une redondance qui en occulte l'éventuelle beauté. Ici et là, pourtant, une perspective ou un angle aurait pu être plaisant.
Nous parcourûmes sans réfléchir la basilique dans le sens des aiguilles d’une montre. Il s’avéra être le sens inverse de la visite de la majorité de la foule, donc nous eûmes en plus l’impression d’être constamment bousculés. A-Lou posa encore pour des mises en scènes pieuses.
Il fallait de nouveau faire la queue, et cette-fois payer aussi, pour monter dans la coupole. Nous y renonçâmes. A-Lou désira à nouveau acheter quelques bondieuseries dans la boutique, curieusement très peu fréquentée, gardée par une sœur asiatique au regard soupçonneux.
S’étant extraits du micro Etat, nous déjeunâmes et nous apprêtâmes à y replonger pour visiter son musée. Je savais qu’il refermait de très belles pièces, et j’étais également intéressé par ses objets égyptiens. Mais après avoir suivi la file d’attente, nous entrâmes dans le hall juste à la fermeture.
Excursion étrusque
Nous reprenions le train pour Paris en soirée. Il ne restait plus beaucoup de temps, et nous avions cependant envie de voir au moins un musée. Je me décidai pour le musée étrusque (villa Giulia).
En chemin, nous traversâmes quelques rues monotones avant de découvrir la magnifique Piazza del Populo. Ses deux églises presque symétriques, ses gradins en demi-cercle ses fontaines, statues, et le point de vue offert par le promontoire des jardins de la villa Borghese composent un ensemble charmant.
Je pensais que nous aurions vite fait de trouver le musée en passant par les jardins. Mais nous pataugeâmes longtemps dans la boue, et A-Lou commençait à montrer des signes d’énervement, demandant de plus en plus fréquemment si l’on arrivait bientôt. Je regrette un peu d’avoir dû traverser ces beaux jardins quasi désertés au pas de course, ne m’arrêtant que pour prendre en photo rapide un petit monument néo-égyptien.
Heureusement, le musée étrusque en valait la peine. Très peu fréquenté, il abrite de très belles pièces. Il est théoriquement interdit d’y photographier, mais je dissimulai mon gros appareil sous le blouson et pu y faire quelques prises, encouragé par A-Lou. Le bâtiment en lui-même, l’ex villa Giulia, est également très mignon. Nous y serions volontiers restés plus longtemps que cette petite heure. A-Lou l’appréciait bien. Elle me dit avec fierté : « Cet endroit, je suis sûre que ma sœur n’y est jamais allée ! »
Vers 17h, nous reprîmes le métro précipitamment pour rentrer à l’hôtel aller chercher la valise d’A-Lou. Vers 18h, nous étions dans le train. Bientôt, Rome et l’Italie s’éloignaient de nos vies. Le lendemain, nous retrouvâmes Hsiao-wen et Thierry venus nous chercher à la gare, et nous allâmes encore tous ensembles faire une jolie visite à Vaux-le-Vicomte, dans un soleil automnal mais encore glorieux. En ramassant les châtaignes dans les sous-bois, nous racontions nos aventures italiennes, et l’instant avait le goût de l’éternité.
Bientôt, je repris ma vie hoquetante d’indépendant peu doué pour le commerce, et une semaine plus tard, A-Lou repartait continuer son activité de petite employée à Taipeh. Pendant un moment encore, je continuais à parler chinois comme elle, et pendant un moment encore, j’espérais vainement pouvoir gagner assez d’argent pour faire un week-end à Rome tous les mois pendant un an.
Deux mois, presque trois mois se sont écoulés depuis. L’hiver s’est installé. Je n’ai plus eu de contact avec A-Lou, et je n’ai pas revu Rome. Mais il me reste le souvenir de d’une voix lente sortant d’un sourire de Formose vagabondant dans la magnificence des villes d’Italie.