


Retour à Thèbes
Titulaire d'une bourse de l'Institut Français d'Archéologie Orientale, je suis parti en Egypte faire des recherches liées à mon doctorat. Après dix jours au Caire, je suis arrivé le 13 janvier 2004 au Centre Franco-Egyptien d'Etudes de Karnak. J'y logeais pour la 3e fois.
Les textes ci-dessous sont les courriers que j'ai envoyé pendant le séjour (avec quelques rares retouches cosmétiques et les mots chinois traduits en français). L'un était destiné au forum Thotweb, et tous les autres à ma Wei, qui était en stage à Phnom-Pen depuis septembre et qui s'apprêtait à regagner Hangzhou passer le nouvel an chinois avec ses parents. Nous ne nous étions pas revus depuis quatre mois, et nous n'allions pas nous réunir avant mars...
Le dernier jour, j'ai monté en quelques heures une vidéo pour l'offrir aux membres du centre, afin de les remercier de leur accueil. La voici :
Karnak, 3e fois (mardi 13 janvier 2004 - 17h33)
Je suis arrivé à Louqsor. Il fait un peu trop nuit pour bien taper maintenant. Mais ça fait plaisir de voir et de sentir le bon air de la campagne... dans les merveilles de Karnak!
Baiser, my love,
Ta momie.
Ruino volant (mercredi 14 janvier 2004 - 10h52)
Karnak est vraiment superbe.
Je suis monté en haut du Ve pylône avec des stagiaires architectes.
Le temps est très agréable, et je travaille bien.
J’ai imaginé que je faisais l’amour avec toi dans un de ces endroits déserts des ruines de Karnak ;-)
Ruino.
Plus de 650 photos (jeudi 15 janvier 2004 - 18h39)
Rassures-toi, elles ne sont pas toutes en pièces jointes ;-) . Je suis allé le matin au temple de Louqsor, j'ai fait à pied l'ancien dromos qui le reliait au temple de Karnak, et j'ai retravaillé là-bas jusqu'au coucher de soleil.
Pfff, je suis fatigué !
Je t'embrasse bien fort,
Ton appareil photo.
La journée du 16 (samedi 17 janvier 2004 - 15h59)
>Ah là, après des semaines de dépression et de méprise sur mon travail, au dernier moment, je suis quand même triste. Pendant 4 mois, j'ai bâti un petit Network professionnel, j'ai connu la plupart des expats sur Phnom Penh. Mais... je dois partir dans 3 jours et tout recommencer quelque part.
Bah, ce n'est pas perdu, tu reviendras en mission au Cambodge, comme moi je reviens en Egypte et retrouve des gens que je connais.
Hier soir, j'ai dîné à la mission française de Deir el-Medineh, située juste au dessus du village des artisans (tu te souviens de cette exposition que nous avions vu au Louvre ?). Superbe!!! La nuit, les étoiles, les lumières de la vallée. Et le repas était excellent : soufflé au fromage, lapin à la moutarde, etc... On était quatre (j'en connaissais bien deux, Hanane Gaber et Florence Barberio), c'était luxueux, dans une maison en terre qui sera toujours plus belle que le plus cher des hôtels, à quelques mètres au dessus des tombes, avec une longue terrasse donnant sur les ruines d'un village d'il y a plus de 3000 ans!
Je suis rentré en vélo dans la campagne égyptienne. Il y avait un petit vent frais, quel moment unique!!! Et j'ai pris le bateau pour gagner l'autre rive.
Je fais pas mal de progrès, je commence à bien connaître les choses... cela sera d'autant plus facile de revenir un jour avec toi aussi. Si c’était possible, j’aimerais bien participer un mois par an ici à des programmes de fouilles.
Baiser, et dis-moi tes joies au lieu de ne me dire que tes tristesses!!!
Embrasse (ben oui pourquoi pas?) tes parents de ma part, et dis à ta mère que je l'invite à venir en Egypte (elle pourrait venir une semaine, sur le chemin de la France, l'année prochaine peut-être).
Nouvelles de Thèbes (samedi 17 janvier 2004 - 16h39)
A Karnak, les fouilles permanentes franco-égyptiennes se poursuivent sur deux emplacements : la salle hypostyle nord derrière le VIe pylône, où un dépot de fondation anépigraphe a été mis au jour l'an dernier, et les "maisons de prêtres" situées à l'est du lac sacré. Début février, les fouilles des catacombes osiriennes reprendront pour une campagne d'un mois.
En ce qui concerne les restaurations, la cour des fêtes de Thoutmosis IV est en train d'être remontée dans le musée en plein air. Trois restauratrices travaillent par ailleurs pour fixer les couleurs des fragments de peintures retrouvées dans les catacombes osiriennes.
Pendant ce temps, la couverture photographique du temple de Ramsès III à l'entrée du premier pylône se poursuit, comme celle des colosses osiriaques de la salle hypostyle de Thoutmosis Ier.
Le service de documentation du Centre Franco-Egyptien d'Etudes des Temples de Karnak n'est pas en reste, et prépare la mise en ligne sur son site internet de la bibliographie complète du site de Karnak. Julie Masquelier-Lorius continue le relevé des magasins du sud de l'Akhmenou.
Sur la rive gauche, les Italiens fouillent la tombe de Kharoua (XXVe dynastie), où l'on a notamment retrouvé des extraits des Textes des Pyramides. Les Allemands sont à la Vallée des Rois, inventoriant notamment les fragments de décors provenant de la tombe de Séthy Ier, avec Florence Barberio. La mission française de Deir el-Medineh s'occupe des relevés de plusieurs tombes du site, dont l'une, ayant brûlé, pose des problèmes techniques importants. Christian Leblanc dirige sa campagne de fouilles annuelles autour du Ramesseum (à laquelle participe Benoît Lurson). Les Polonais sont actifs également, tout comme les Américains de Chicago House.
Il y a beaucoup de touristes en ce moment, notamment à Karnak où il y a un va et viens incessant entre l'entrée et le sanctuaire en granit de Philippe Arridhée (les groupes ne s'aventurent pas ailleurs). Pour les éviter, il faut travailler tôt le matin (avant 8h30), entre midi et une heure, ou juste avant la fermeture, vers 16h30. La lumière est particulièrement bonne au petit matin.
Avec la dévaluation de la livre égyptienne, les prix ont un peu augmenté. Il faut compter 20 livres pour le taxi à l'aéroport en journée, et 5 livres pour les courses intra-Louqsor. Le prix du bac est stable à 25 piastres.
Pour répondre à une question posée en privée mais qui peut intéresser ceux qui iront bientôt à Louqsor, je suis allé hier à Medinet Habou et le petit temple d'Hatshepsout/Thoutmosis III était ouvert, avec quelques échafaudages néanmoins sur le côté nord, peut-être destinés à la mission épigraphique américaine. Je ne sais pas si la tombe de Moutouemhat est ouverte, mais je suis invité demain à voir les fouilles italiennes et je me renseignerai.
Voilà. Il fait très bon en ce moment et c'est un vrai plaisir de travailler sur les sites.
Aventures dans la montagne (lundi 19 janvier 2004 - 7h44)
Chérie,
Quand j'étais en train de parler avec toi sur messenger, les membres du centre m'ont oublié et sont partis en bus sans moi. J'ai essayé de les rattraper, mais je suis arrivé au quai quand leur bateau partait, et il a fallu attendre une demi-heure le prochain. Ensuite, arrivé sur la rive gauche, j'ai trouvé un chauffeur de bus qui m'a dit qu'il allait à Deir el-Bahari. En fait il s'est arrêté avant, à Gournah, et a voulu me demander un supplément pour m'y conduire, tout seul. J'ai refusé, car je savais que Gournah était tout proche de Deir el-Bahari, là où on était invité à visiter la tombe fouillée par les Italiens. Une route montait dans la montagne, je l'ai prise. Puis j'ai voulu prendre un racourci par les rochers. Je me suis complètement perdu dans la montagne. Pendant des heures, je n'ai vu comme être vivant qu'un renard qui me regardait de loin, deux corbeaux qui coassaient, et deux mouches qui m'ont embêté cinq minutes. C'était un peu comme dans le Petit Prince. Heureusement, je n'ai pas rencontré de vipère ni de scorpion.
Je voyais une crête. Je me disais qu'il fallait y monter, que Deir el-Bahari était probablement derrière. Mais derrière, il y avait une autre crête... J'ai escaladé des crêtes et des crêtes, je suis monté de plus en plus haut. Je suis arrivé à une cime, et j'ai pu voir la vallée, et tout au loin le Nil et le temple de Karnak sur la droite. C'est là que j'ai compris que je m'étais trompé de direction, car je savais que Deir el-Bahari était à peu près en face de Karnak. Il n'y avait plus qu'une heure avant le coucher du soleil, j'avais déjà marché pendant presque deux heures. Je suis descendu dans le lit d'un ouadi (un fleuve asséché) pour pouvoir marcher plus vite vers la vallée, car il aurait été un peu dangereux, ou en tout cas très fatigant, de descendre les pierres la nuit. Enfin j'ai trouvé une route. Je l'ai suivi, j'ai reconnu Gournah, et bientôt le temple du Ramesseum. J'ai encore marché un peu, pour aller à la route qui mène au Nil, pour être sûr de ne pas me tromper de direction de bus. Puis j'ai sauté dans un de ces petits bus bondés. Il n'y avait pas de place, alors je me suis accroché derrière la voiture, comme font les Egyptiens. Le bus roulait très vite sur une route mal entretenue. Je me cramponnais pour ne pas perdre mes lunettes et mon écharpe, pour ne pas tomber non plus. Mais je me suis dit que si les Egyptiens pouvaient le faire, je le pouvais aussi.
Je suis rentré au centre les pieds en sang et la gorge sèche, mais aussi avec un sentiment de calme et de plaisir. Je sais qu'il faut toujours se perdre une fois quelque part pour connaître un endroit. Je n'avais pas vu la tombe, mais j'avais mieux compris la géographie, j'avais eu une sorte de relation charnelle avec le pays. Une nouvelle aventure dans ma collection de cartes postales de la mémoire. Je suis assez content ce soir, j'ai passé une nouvelle épreuve.
Bisous,
Ta momie perdue.P.S. Aujourd'hui, c'est le matin, j'ai un peu mal aux pieds, mais je repars en vélo sur la rive gauche, me venger de l'échec d'hier. Je vais aller voir mes amis de Deir el-Medineh (ce n'est pas un hôtel comme tu croyais, c'est des maisons de fouilles en terre très simples, c'est tout ! Mais pour moi c’est le summum du luxe).
Tombes privées (mardi 20 janvier 2004 - 7h52)
Mon amour,
Aujourd’hui j’ai pris plus de 450 photos. J'ai fait le temple de Ramsès III à Medinet Habou ce matin, puis je suis allé voir les tombes fouillées par mes amis à Deir el-Medineh. Ils m'ont à nouveau invité à déjeuner (il y a une photo de la maison de fouilles que tu m'as demandé... Ce n'est pas un restaurant!!!). Je suis rentré vers 5h. J'ai voulu aller voir Benoît à Malqatta, pas très loin de là, mais je n'ai pas trouvé la meilleure route pour y aller, et une bande de chiens a essayé d'attaquer mon vélo sur une piste dans le désert. J'ai donc préféré rebrousser chemin à toute vitesse, alors que la nuit tombait. Je n'avais pas envie de me perdre encore une fois et de me faire mordre. Devant moi un chien traînait le demi cadavre d'un chat…
Arrivé au bateau, le contrôleur n'a pas voulu accepter mon billet de 25 piastres (à peu près 6 cents...) pour la traversée, disant qu'il était trop abîmé. Mais c'était le contrôleur sur l'autre rive qui me l'avait donné. Je lui ai alors donné un billet d'une livre. Il a fait comme s’il ne rendait pas la monnaie. Je lui ai demandé, il m'a donné 50 piastres. Je me suis mis en colère, et il a fini par me donner la monnaie complète. Il faut toujours se battre pour se faire respecter ici... Finalement, je ne suis pas sûr que je ne connaisse encore assez l'arabe pour bien me débrouiller.
Quelle vie! C'est beau mais pas tranquille.
:-*
Je te donne plein de baisers sucrés...
(mercredi 21 janvier 2004 - 19h17)
Pas grand chose aujourd’hui.
Il y a quelques groupes de touristes chinois, jeunes branchés, dans le temple. Cela doit être pour les vacances du Nouvel An.
Rapport à la Weiwei : je pars déjà samedi, c'est horrible, je n'ai pas fini mon travail, et c'est très triste, je commençais à bien connaître les gens ici, et je ne sais pas quand et si je pourrais revenir, je n'ai vraiment pas d'avenir en France, mais bon t'inquiète pas je ne suis pas déprimé.
Rapport à la Ruino : Je rentre samedi. Je n'ai pas tout fini ici, mais cela fera une occasion pour revenir après. Et je suis content aussi de pouvoir encore une fois changer de rythme, changer de vie pour reprendre mes projets parisiens. Ici, certaines personnes ont commencé à me raconter les petits ragots du centre : [censuré]... Il vaut mieux ne pas rester trop longtemps.
Joyeuse fête du printemps à toi et à ta famille !!!
:-* :-*
Tempête du désert (vendredi 23 janvier 2004 - 7h50)
Chérie,
Hier, je me suis levé à 6h pour faire des photos sur des faces du temple éclairées très tôt par le soleil. Pour arriver à l'heure, je n'ai pas pris de petit déjeuner. Mais le soleil n'a pas percé les nuages. C'est assez rare à Louqsor, et cela donnait une atmosphère étrange. Puis j'ai vu les membres de la mission, chacun arriver pour travailler à son endroit. J'ai discuté un peu, aidé à lire des inscriptions récemment découvertes. Alors je suis allé voir les fouilles du côté du lac sacré, où l'on venait de mettre au jour un nouveau bâtiment. Le vent s'est levé et soudain une tempête de sable a éclaté. Elle s'est calmée, et je suis reparti à la mission manger rapidement une tartine au beurre avant d'aller sur l'autre rive, où j'avais rendez-vous avec Benoît, à ses fouilles au Ramesseum. Une nouvelle fois, le bus m'a déposé assez loin de là où je voulais aller, et j'ai marché longtemps dans la campagne avant d'atteindre le temple de millions d'années d'Ousermaâtrê Ramsès II.
Benoît et l'équipe de fouilles étaient déjà partis déjeuner. J'ai donc fait plein de photos dans les ruines. Puis j'ai essayé de joindre la maison de fouilles à pied, à quelques kilomètres de là. Je suis passé par le désert, afin d'éviter les chiens du village qui se trouvait sur le chemin et qui m'avaient menacé la dernière fois. Dans le vent tournant une immense poussière blanche, je savais que je marchais sur le sable recouvrant Malqatta, les ruines du palais d'Amenhotep III. Il y a avait là jadis des bâtiments, des jardins, des canaux. J'ai enfin aperçu la maison de fouilles, petite oasis entourée de murs. J'ai pris une boisson à l'anis avec Benoît, sur la terrasse, et j'ai discuté travail avec lui. Je suis reparti vers 17h, afin d'éviter de me faire surprendre par la nuit.
Revenu à Karnak, je me suis un peu reposé, puis je suis allé à la salle commune, où on faisait une petite fête, invitant les membres de la mission italienne. Une coupure de courant nous a plongé dans le noir pendant une heure.
Ce matin, je vais essayer de profiter au maximum de ma dernière journée, dans le temple de Karnak.
A bientôt mon amour,