| C'est le jour de notre retour
à Hangzhou. Fu Jin et sa petite chienne Yangyang
partent avec nous. Le train est à 8h18. A huit heures
moins dix, Jin n'est toujours pas prête. A huit heures,
elle affirme que nous arriverons à l'heure sans problème.
Nous courrons pour trouver un taxi. La valise est lourde
de nos livres et des affaires de chacun. Jin porte Yangyang
dans une boîte en carton. On arrive près du
quartier de la gare, mais il est déjà 8h18,
sur ma montre et celle de Wei aussi. Je propose de ne pas
courir, car il est déjà trop tard. Mais la
montre à 9000 yuan de Jin n'a pas encore 18.
Les filles sortent du taxi en
trombe, me laissant un peu désemparé : le
chauffeur a t-il déjà été payé?
En fait c'est très clair pour les Chinois : c'est
celui qui est assis à côté du conducteur
qui paye, et donc tout est décidé dès
l'embarquement. On crie de me dépêcher. Je
me dis que les mules ont plus de chance que moi.
On court à perdre haleine.
Mon sac s'ouvre, une bandoulière lâche. Comment,
le train pour Hangzhou n'est pas là? "Où
est le quai pour Hangzhou?" Il faut passer par le tunnel
souterrain. Je me doute bien que le train est déjà
parti, car tous les quais sont déserts. Mais ce n'est
qu'au milieu du tunnel qu'un employé confirme qu'il
n'y a plus d'espoir.
A la sortie, nous sommes dragués
par une représentante d'une compagnie de bus. Après
s'être assuré qu'elle ne prend pas de commission,
nous la suivons à pas rapides. Il y a des bus presque
toutes les dix minutes pour Hangzhou. Mais cela coûte
deux fois plus cher que le train : 40 yuan par personne
(contre 19-20 yuan).
Arrivés à Hangzhou
deux heures plus tard surgit une nouvelle aventure : un
bus est en panne devant nous sur la voie rapide. Nous devons
descendre, prendre nos bagages, et remonter toute la file
de véhicules immobilisés baignant dans les
gaz d'échappement.
Le reste de la journée
est tranquille : on va promener le petit monstre, lui apprenant
à obéir sans laisse ; on se repose à
la maison.
Mercredi à midi, nous
avons rendez-vous avec le professeur Wei et le professeur
Tang. Ce sont deux enseignants en français dont Wei
a suivi les cours à l'université du Zhejiang.
Une nouvelle fois, cela fait plaisir d'entendre parler mandarin,
de discuter avec des gens à l'esprit ouvert et qui
ont l'expérience d'avoir vécu en Occident.
C'est comme il est plus agréable pour un Chinois
à l'étranger de rencontrer des personnes qui
connaissent la Chine : cela permet notamment d'éviter
de subir les questions conventionnelles et bêtement
bien-pensantes sur le Tibet ou les droits de l'homme et
autres pénibles préjugés.
De plus, ils croient en leur
métier et ne sacrifient pas à la nouvelle
religion de la Chine, l'enrichissement et les affaires à
tout prix. On voit qu'ils sont contents de retrouver Wei,
qui a réussi le parcours d'obstacle auquel ils tentent
de préparer leur étudiants : séjour
en France, diplôme d'une bonne école, et maturation
de l'esprit et de la réflexion.
Nous les quittons et visitons
l'université. Beaucoup de choses ont déjà
changé depuis deux ans, constate Wei, nostalgique.
Et un déménagement de la faculté de
français est prévu pour la rentrée,
vers la banlieue. Il est difficile de garder des repères
matériels dans cette Chine qui bouge tout le temps,
comme la réplique réelle d'une Simcity.
Aujourd'hui, la mousson semble
terminée (la fin "officielle" est prévue
pour le 10 juillet, jour de notre retour). Le soleil irradie
la ville d'une chaleur sourde que le chant des grillons
accompagne. Beaucoup de femmes se protègent d'un
parapluie. Le bronzage n'est pas à la mode en Chine,
et les crèmes pour éclaircir la peau se vendent
très bien.
Nous prenons le bus pour nous
rendre au temple de Yue Fei. Celui-ci est une sorte de Jeanne
d'Arc, masculin et chinois, qui aurait été
assassiné par des ministres jaloux alors qu'il s'apprétait
à reconquérir le nord de la Chine alors aux
mains des barbares Jin (XIIIe siècle).
Le site n'a rien de bien intéressant
sur le plan historique. La plupart des bâtiments ont
été reconstruits en 1979. Je suspecte aussi
les stèles tombales de ne pas être très
vieilles. Les notices distillent tous le même patriotisme
bête et malsain. Inutile de chercher quelque part
des indices de la véritable personnalité de
ce général des Song du sud : ce n'est qu'un
mythe à la Lei Feng qu'on nous présente.
Ce qui est intéressant,
c'est que le mythe, quoique ancien, semble avoir pris un
écho particulier sous le règne de Deng Xiaoping.
Celui-ci a ordonné un vaste mouvement de restauration
de monuments antiques en Chine, mais s'est particulièrement
intéressé au temple de Yue Fei, qu'il est
venu inaugurer en personne.
Coïncidence ou manipulation,
ce sont quatre hauts personnages qui ont fait assassiner
Yue Fei, dont une femme : tout à fait le portrait
de la "bande des quatre" qui avait fait arrêter
Deng Xiaoping. L'empereur, pourtant complice, n'est pas
mis en accusation, tout comme la mémoire de Mao Zedong,
le véritable instigateur de la révolution
culturelle, n'a pas été salie par Deng Xiaoping,
soucieux de préserver la paix politique et sociale.
Le bon peuple ne s'y est pas
trompé, et a fait le rapprochement plus ou moins
consciemment : les statues représentant les quatre
traîtres à genoux ont dû être protégées
d'une grille, et un écriteau défendant de
leur cracher dessus a été ajouté!
En face du temple se trouve
l'entrée de Sudi, la digue la plus longue du lac
de l'ouest. Il est déjà 17h et le soleil décline.
La brise balance les branches des saules. Sur l'une des
rives, de nombreux photographes, chacun muni d'un trépieds,
pointe un appareil à contre jour. Il doit y avoir
un concours ou un exercice d'une association. Ailleurs,
des couples d'amoureux s'enlacent pudiquement sur les bancs
au bord de l'eau. |